Agropole de Kara : 8 questions à Essowè Batana, DG par intérim de l’APRODAT

Gouvernance économique
samedi, 11 mai 2019 10:41
Agropole de Kara : 8 questions à Essowè Batana, DG par intérim de l’APRODAT

(Togo First) - De projet à réalité, l’agropole de Kara (165 000 hectares), phase pilote du « Projet de Transformation Agroalimentaire » du Togo (PTA) avance, malgré les apparences, puisque rien de concret n’est encore visible sur le site. Mais en réalité, de nombreuses activités préalables sont exécutées ou en cours, notamment des campagnes de sensibilisation vis-à-vis des populations alentours, pour les amener à intégrer le concept agropole et cerner les opportunités qui en découlent.

Où en sont aujourd’hui les travaux d’installation de cette technopole agroalimentaire ? Comment s’effectue la mobilisation des ressources financières ? Quelles opportunités de développement induira ce projet ? Au cours de cette entrevue exclusive en huit questions accordée à Togo First, Essowè Batana, directeur général par intérim de l’APRODAT (l’Agence de Promotion et de Développement des agropoles au Togo) se prononce. Sans détour !

T.F : Quand démarreront effectivement les travaux de mise en place de l'agropole de Kara?

E.B : Les activités ont démarré avec la visite symbolique du Chef de l’Etat, S.E.M. Faure Essozimna Gnassingbé à Broukou le 27 février 2019, visite au cours de laquelle il a remis 5 tonnes de semences de sésame aux organisateurs de producteurs de la zone, lançant ainsi le processus d’identification, de structuration et de renforcement des acteurs des chaînes de valeur des produits cibles majeurs du projet que sont l’anacarde, le sésame, le riz, le poisson et le poulet de chair. En effet, une agropole est un ensemble formé d’un écosystème représenté par les infrastructures et d’un milieu vivant représenté par les différentes chaînes de valeur qui l’animent. C’est pourquoi il est important que ces chaînes de valeur soient structurées et mises à l’échelle pour occuper l’écosystème créé. L’organisation et le renforcement des producteurs permettent aux investisseurs privés de trouver des interlocuteurs avec qui contractualiser leur approvisionnement.

T.F : Concrètement, quels changements structurels ce projet apportera-t-il au secteur agricole togolais en particulier et à l'économie nationale, en général?

E.B : Le premier changement, mais qui est une révolution, est le changement de paradigme dans le développement de notre économie. Le modèle que constitue l’agropole et qui va être testé dans le bassin de la Kara est une approche innovante de développement qui intègre l’industrie à l’agriculture. Les instruments qui seront créés pour rendre cela possible, que ce soit les facilités d’accès au foncier, les organismes et procédures de gestion et de contrôle de qualité, les pépinières de jeunes entrepreneurs, la concentration des instruments de crédit et de garantie de financement, etc. Tout cela va être utilisable pour toute l’économie. Par exemple, ce que le MIFA fait pour faciliter la structuration et la mise en relation des différents acteurs des chaînes de valeur profite à toute l’économie…

Ce changement de paradigme et ce que cela comporte comme modification dans l’écosystème national, se ressentiront sur l’amélioration de la production et de la productivité agricole, la diversification des formes et modes de transformation des produits agroalimentaires, la création de nouveaux standards et systèmes de qualité, etc. Au-delà, c’est le tissu industriel et des services qui vont se développer et se complexifier avec la création des nouveaux besoins et de nouvelles formes d’organisation économique. Le système financier et celui des assurances devront aussi s’adapter avec une amélioration et une diversification des produits qui profiteront également à toute l’économie.

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Un aperçu du futur agroparc.

T.F : Quelles opportunités pourrait offrir le PTA en général et l'agropole de Kara plus spécifiquement ?

E.B : Les opportunités sont multiples et à plusieurs niveaux. Pour la production agricole, vous avez toute la variété de la fourniture des intrants, à la production facilitée par l’organisation et l’agrégation des producteurs, la production agricole proprement dite qui va être facilitée par la constitution d’importants blocs et périmètres irrigués de 50 ha au minimum, la mise en place de crédits et facilités d’acquisition de machines agricoles modernes.

Vous avez les activités agro-industrielles et industrielles qui seront facilitées par la disponibilité de matières premières de bonne qualité et suivant des calendriers maîtrisés, l’existence d’un parc qui offrira toutes les infrastructures industrielles mais aussi de services, de bureaux et même d’hébergements. Vous avez tout le tissu de services connexes et de support, que ce soit la fourniture des intrants et emballages, les services juridiques et fiscaux.

L’écosystème offre aussi des opportunités au développement d’activités touristiques dans une des zones les plus pittoresques du Togo.

Les effets attendus sur l’offre de formation et les facilités en termes de recherche-développement sont également importants avec une amélioration du dispositif des enseignements techniques et du supérieur.

Enfin, et non des moindres, le système de santé et les infrastructures socio-sanitaires devraient être bonifiés par la mise en place des agropoles.

T.F : Quelles cultures seront transformées à Kara ? Quels en seront les dérivés et quelles seront les quantités produites annuellement ?

E.B : Le projet cible deux filières d’exportation, le sésame et l’anacarde et une filière d’import-substitution, le riz. Seront également développées les filières du maïs et du soja pour la provende animale (poisson et poulet de chair en import-substitution).

Les niveaux de transformation annuels en phase de croisière sont projetés à 90 000 T/an pour le riz ; le maïs provende et le soja respectivement 15 000 et 10 000T/an. Pour le sésame, il est attendu 10 000 T/an et pour l’anacarde, suivant le schéma que retiendront les investisseurs, 10 à 20 000 T/an.

L’ensemble des produits et sous-produits issus de la transformation se combineront selon l’usage pour former des chaines de valeur intégrées, partant, un agroparc intégré (46 hectares). En effet, le son de riz (20% du taux d’usinage) pourra se combiner au maïs et au soja pour la production de provende. Les balles vides de riz se combineront aux fientes issues de l’élevage des poulets pour la production de compost, engrais organique indispensable aux exploitations agricoles situées en amont de l’agroparc. Il est à noter qu’à terme, les balles vides et les fientes pourront servir respectivement de combustible pour des unités énergivores (huilerie de soja par exemple) et de source d’énergie grâce aux procédés de méthanisation. Il est important de signaler que toutes les unités de transformation précitées auront des taux de rentabilité en phase de croisière d’au moins 15% supérieurs au taux d’actualisation, qui sera au maximum de 12% et au minimum de 7.5% grâce au MIFA (Mécanisme Incitatif du Financement Agricole, ndlr).

T.F : Avez-vous pensé aux débouchés?

E.B : Bien évidemment, c’est la base même du modèle de l’agropole. Nous ne voulons pas produire pour produire, mais produire ce qui est déjà acheté en quelque sorte. Aussi, dans notre démarche de sélection des filières, nous avons pris en compte l’existence d’une demande importante, structurée, accessible et solvable.

C’est ainsi que le sésame et l’anacarde sont destinés à intégrer des chaînes de valeur à l’export vers les USA et l’Asie ; le riz va se substituer partiellement aux importations ; le soja et le maïs vont couvrir les importants besoins des filières poisson et poulet de chair qui eux-mêmes sont destinés pour partie à se substituer aux importations et pour partie à s’exporter dans la sous-région (UEMOA et CEDEAO).

T.F : A ce jour, combien avez-vous mobilisé pour ce projet estimé à plus de 60 milliards FCFA ?

Le coût total de l’agropole de la Kara est de 65 milliards de FCFA dont 50 milliards sur ressources publiques. Actuellement, et dans le cadre du PTA-Togo, 35 milliards ont déjà été mobilisés auprès de la BAD, de la BOAD, de la Fondation coréenne Saemaul et de l’Etat togolais. Près de 3 milliards complémentaires viennent d’être mobilisés auprès de la BAD sur le Fonds spécial du Nigeria (FSN).

Des ressources additionnelles sont également attendues de la BOAD dans le cadre de la deuxième phase du projet.

Il faut préciser que l’appui de la BAD a permis de réaliser les études techniques et réflexions stratégiques qui ont permis au gouvernement de concevoir un modèle de l’agropole qui fait école. C’est ainsi qu’un plan stratégique a été adopté par le gouvernement qui prévoit la mise en place de dix (10) agropoles à l’horizon 2030, avec une première série de trois agropoles à réaliser dans le cadre du PND 2018-2022.

Pour coordonner ce programme, le gouvernement a créé par décret N°20/8-036/PR du 27 février 2018, l’APRODAT qu’il a dotée des organes de gouvernance tels qu’une direction générale et un conseil d’administration où se retrouvent de manière équilibrée l’administration publique et le secteur privé. A ce titre, en ma qualité de Président du CA (Conseil d’Administration, ndlr, j’ai été chargé d’assurer le démarrage des activités en tant que Directeur général par intérim. A cet effet, le 18 juillet 2018, la BAD a signé une série d’accords de financement avec le gouvernement togolais dans le cadre de la mise en œuvre du projet de transformation agroalimentaire du Togo (PTA-Togo : projet agropole). Dans la même période, la BOAD et la Fondation Saemaul de la Corée du Sud ont également approuvé leur contribution au projet. Mis en vigueur le 11 octobre 2018, le projet a recruté le personnel clé nécessaire au profit de l’APRODAT, son agence d’exécution.

T.F : Que fait le personnel recruté ?

E.B : Ce personnel a démarré ses activités en décembre 2018 avec la levée des conditions suspensives et la préparation du PTBA et du PPM qui ont été approuvés le 27 mars 2019 par la BAD. Ces documents ont été centrés sur les activités hautement prioritaires du démarrage du projet.

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« Nous ne voulons pas produire pour produire, mais produire ce qui est déjà acheté en quelque sorte. »

A la fin de ce premier trimestre, nous pouvons nous féliciter de ce que toutes les mesures urgentes, notamment la mobilisation des ressources des bailleurs et de la contrepartie nationale, le lancement des processus de passation des marchés, l’opérationnalisation de l’APRODAT, sont réalisées ou en bonne voie. Aujourd’hui, et parallèlement à la structuration des chaînes de valeur, se mènent des travaux sur le cadre juridique et règlementaire d’un côté, et de l’autre, la passation des marchés pour les infrastructures à mettre en place. Les importants livrables attendus à court et à moyen terme sont donc :

  • La structuration des chaînes de valeur et des organisations de producteurs pour la fin de cette année 2019 ;
  • La mise en place des blocs de production en condition pluviale, également pour la fin de 2019 ;
  • Le démarrage de la construction de l’agroparc, des barrages, des périmètres irrigués et autres infrastructures de production à la fin de l’année 2020 ;
  • La phase de croisière de l’agropole courant 2022.

T.F : Pour faire court, quand exactement l’agropole de Kara sortira-t-elle de terre ?

E.B : La fin des travaux de mise en place de l’agropole de Kara est projetée à fin 2022, début 2023.

Interview réalisée par Séna Akoda

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