Togo : entrepreneurs et OTR face à face dans un débat "sans langue de bois" à Lomé

Gouvernance économique
lundi, 13 avril 2026 11:27
Togo : entrepreneurs et OTR face à face dans un débat "sans langue de bois" à Lomé

(Togo First) - Aucun chef d'entreprise n'a accepté de figurer en tant que panéliste. Le fait, relevé par l'organisateur lui-même en ouverture, en dit long sur le climat qui règne entre le secteur privé togolais et l'administration fiscale. C'est précisément ce malaise que la neuvième édition de l'Afterwork d'Edem Adékunlé d'Almeida a tenté de mettre à plat, le 2 avril à Lomé, devant plusieurs dizaines d'opérateurs économiques réunis à l'hôtel Onomo malgré une soirée pluvieuse.

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Yawa Djigbodi Tsègan, la nouvelle commissaire générale de l'Office togolais des recettes (OTR) avait délégué son directeur de la communication et des services aux usagers, M. Konlani Kampatibe, juriste-fiscaliste fort de quinze ans d'expérience au sein de l'institution et participant à plusieurs réformes fiscales au Togo. Sa présence seule constituait un signal : ce type de dialogue entre l'administration fiscale et le secteur privé, en dehors des bureaux de contrôle, reste rare.

« Comment voulez-vous que l’on vous perçoive ? »

Face à une salle qui avait associé les mots « vautour », « léopard » et « serpent » aux inspecteurs des impôts lors d’un exercice d’association organisé en début de soirée, le représentant de l’OTR n’a pas esquivé. « Comment voulez-vous que l’on vous perçoive, quand on envoie un représentant vous attendre au carrefour pour ponctionner la richesse que vous avez acquise par votre sueur ? », ironise-t-il, reconnaissant la légitimité du ressenti des entrepreneurs.

Il a néanmoins avancé une explication structurelle au sentiment de pression fiscale : une large partie des contribuables potentiels échappe à l'impôt dans le secteur informel, concentrant la charge sur les acteurs formalisés.  « Lorsque nous aurons plus de contributeurs, vous ressentirez que l'impôt pèsera moins sur vos têtes », a-t-il soutenu, plaidant pour une relation "humanisée" entre l'institution et le secteur privé. Il a par ailleurs rappelé que l'OTR, né en 2012 de la fusion des directions générales des impôts et des douanes et rendu opérationnel en 2014, se trouve aujourd'hui dans une nouvelle phase, sous l'autorité d'une commissaire générale en poste depuis octobre 2025, épaulée depuis quelques jours de deux nouveaux commissaires techniques issus de la maison. Depuis sa création, les recettes mobilisées par l’OTR sont passées de 458,2 milliards de FCFA en 2014 à 990,1 milliards en 2023, soit une progression de plus de 116% en moins d’une décennie. En 2024, l’institution a franchi pour la première fois le seuil symbolique des 1000 milliards, avec 1098,1 milliards de FCFA collectés, en hausse de 10,7% sur un an. Et rien que sur les neuf premiers mois de 2025, les recettes atteignaient 830,5 milliards de FCFA, soit près de 69% de l’objectif annuel fixé à 1208,4 milliards, et une progression de 5,6% en glissement annuel. Or, malgré ces progrès, le taux de pression fiscale demeure inférieur à la norme régionale de 20%, une base de contribuables encore étroite. 

Une asymétrie qui irrite

Le débat a réuni deux experts aux profils atypiques.  Sandra Akakpo Mondja, expert-comptable et ancienne inspectrice des finances publiques formée à l'Institut de formation fiscale et douanière de l'OTR, a pointé l'absence de progressivité de l'impôt sur les sociétés, appliqué au même taux aux petites comme aux grandes entreprises. Elle a également dénoncé une asymétrie persistante dans les contrôles fiscaux : « On ne voit jamais de vérification se terminer avec l'annonce au contribuable qu'il a trop payé et qu'il a droit à un retour d'impôts. Il faut que cette transparence existe aussi dans ce sens-là. » Elle a en outre soulevé le problème des délais de traitement des dossiers contentieux : en droit fiscal togolais, la non-réponse de l'administration vaut rejet, non acceptation, ce qui conduit mécaniquement nombre de contribuables devant le tribunal, et complexifie encore davantage leur situation.

De son côté, M. Bakafitine Banque, juriste-fiscaliste et ancien administrateur de l'OTR reconverti dans le conseil aux contribuables, a invité à séparer deux débats que la salle avait tendance à confondre : le devoir de payer l'impôt, d'une part, et l'usage qui en est fait par l'État, de l'autre. Il a mis en cause l'absence de véritable débat public sur les lois de finances au Togo : « L’administration vous invite, bien entendu, pour discuter de la loi de finances. Mais les propositions que vous faites sont rarement admises. »

Des griefs concrets

Plusieurs intervenants dans la salle ont illustré les griefs avec des cas précis. Un entrepreneur a raconté avoir fait réintégrer par l'OTR des charges légitimes — billets d'avion et frais d'hôtel engagés dans le cadre de l'exécution d'un marché — au motif qu'elles avaient été mal ventilées comptablement.  « Ça m'a fait très mal », a-t-il dit, avant d'annoncer son intention d'interpeller le patronat pour que le système fiscal togolais distingue mieux les dépenses d'exploitation des dépenses de représentation. Une femme entrepreneure, promotrice d'un concept de célébration de la fête du Travail, a quant à elle soulevé le cas des entreprises créées rapidement puis abandonnées, dont les promoteurs se retrouvent à leur retour face à des dettes fiscales accumulées sans activité réelle. "Est-ce qu'on ne pourrait pas avoir un cadre de concertation entre l'OTR et les plus petites entreprises, pour leur réalité ?" a-t-elle lancé.

"Je l'ai regretté"

Un sondage réalisé en amont auprès de la communauté de l'Afterwork avait déjà esquissé le tableau d'ensemble : la relation entre entreprises et administration fiscale y est qualifiée d'"amour forcé" par la majorité des répondants.

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L'Afterwork d'Edem Adékunlé d'Almeida se tient régulièrement à Lomé et rassemble des professionnels autour de thématiques liées à l'environnement économique du secteur privé. Entrepreneur franco-togolais à la tête d'Africa Global Recycling, installé au Togo depuis treize ans, Edem Adékunlé d'Almeida a confié avoir voulu, à ses débuts, "tout faire dans les règles de l'art". "Je l'ai regretté", a-t-il dit sobrement, sous les applaudissements de la salle, condensant en une phrase ce que beaucoup n'osaient pas formuler : dans l'environnement fiscal togolais actuel, la conformité totale peut se retourner contre celui qui la pratique. Un autre participant a néanmoins tempéré : "J'ai été en contentieux avec une inspectrice des impôts. J'ai gagné, parce que j'étais dans mes droits", rappelant que des recours existent. Une deuxième édition consacrée à la fiscalité est envisagée dans les prochains mois.

Fiacre E. Kakpo

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