Les pigeons, un maillon inattendu de la résistance aux antimicrobiens au Togo

Santé
samedi, 29 novembre 2025 11:51
Les pigeons, un maillon inattendu de la résistance aux antimicrobiens au Togo

(Togo First) - Une étude togolaise lève le voile sur un acteur surprenant de l'antibiorésistance : les pigeons des villes. Selon les travaux de Siliadin Akuele, ingénieure biologiste, doctorante à l'Ecole Doctorale Sciences, Technologies, Ingénieries et Santé (ESTIS) de l'Université de Lomé, plus de la moitié des fientes de pigeons analysées sur des échantillons prélevés à Lomé contenaient des bactéries Escherichia coli résistantes aux céphalosporines à spectre étendu (BLSE), une classe d'antibiotiques largement utilisée en médecine humaine.

« Sur 96 prélèvements effectués dans des pigeonniers de la capitale, 54% hébergeaient des E. coli BLSE », détaille la chercheuse, rencontrée par Togo First. E. coli est une bactérie très fréquente, naturellement présente dans l’intestin de l’être humain et des animaux. Le taux de formes résistantes observé dans l'étude est élevé. En comparaison, des travaux similaires menés en France et au Bangladesh rapportent des taux de positivité compris entre 1 et 5%. Ceci suggère que les pigeons sont un réservoir non négligeable de bactéries multirésistantes en milieu urbain. « Ces bactéries, sélectionnées par l'usage intensif d'antibiotiques dans les élevages, peuvent ensuite se transmettre à l'Homme par simple contact avec les fientes », explique-t-elle.

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Le rôle de la saison des pluies

L'étude montre aussi une nette augmentation du portage de BLSE chez les pigeons entre la saison sèche (30% de prélèvements positifs) et la saison des pluies (78%).  « L'humidité favorise probablement la dissémination de ces bactéries », suppose Siliadin Akuele, qui appelle à approfondir les recherches.  « Il faut étudier plus largement ce phénomène dans les villes du Togo et d'Afrique de l'Ouest, et investiguer les pratiques d'élevage qui favorisent l'émergence de l'antibiorésistance ».

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Le rôle de l’élevage 

« L'utilisation excessive des antibiotiques, notamment dans les élevages, conduit certains microbes à développer une résistance… cela entraîne des problèmes que nous n'aurions jamais imaginés », souligne la chercheuse. 

En effet, « l'élevage urbain [des pigeons, ndlr]et l'usage d'antibiotiques pour les protéger des infections exposent les populations à des mutants résistants en constante émergence ; un vrai problème de santé publique », insiste-t-elle.

Le défi montant de la RAM 

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Prof. Mounerou Salou (à droite), point focal Résistance aux antimicrobiens (RAM) au Togo, lors de la semaine de sensibilisation contre les résistances antimicrobiennes au Togo - 22 novembre 2025

Car cette découverte n'est que la partie émergée d'un défi bien plus vaste, comme l'a rappelé la récente Semaine mondiale de sensibilisation à la RAM, organisée à Lomé du 18 au 22 novembre 2025. 

 « La RAM est une véritable pandémie silencieuse, car les bactéries résistantes se déplacent facilement d'un continent à l'autre », selon Pr Mounerou Salou, point focal RAM au Togo. L'OMS estime qu'en 2023, environ 1 infection bactérienne sur 6 était résistante aux antibiotiques de première intention dans le monde, selon les derniers rapports GLASS (Organisation Mondiale de la Santé, 2025).

Le "One Health" au cœur de la lutte

Les données nationales confirment l'ampleur du problème : selon une étude, en 2023, 6,3% des patients togolais nouvellement diagnostiqués avec le VIH présentaient déjà des mutations résistantes, et 17,8% des mutations conférant une résistance potentielle aux inhibiteurs de l'intégrase, une classe très populaire d'antirétroviraux. « Face à ce constat, il est urgent d'investir dans les laboratoires, la surveillance microbiologique et l'encadrement des prescriptions », plaide le Pr Salou.

Ceci est un combat dans lequel la recherche a un rôle central à jouer, selon la doctorante Siliadin Akuele. "Pour préserver durablement l'efficacité de nos antibiotiques, nous devons comprendre tous les maillons de l'antibiorésistance, de l'animal à l'Homme en passant par l'environnement". Une approche jugée indispensable, pour espérer relever ce défi sanitaire, économique et sociétal dans le pays d’Afrique de l’ouest.

Les experts rappellent l'importance de cette approche, qui considère ensemble la santé humaine, animale et environnementale pour mieux prévenir l'émergence et la circulation des bactéries résistantes. 

Ainsi, la dimension économique est également soulignée : en créant des bactéries multi-résistantes, l'usage excessif d'antibiotiques en santé animale entraînera des pertes pour les éleveurs et un affaiblissement de la chaîne d'approvisionnement alimentaire.

Le Togo dispose d'un Plan d'action national contre la RAM, en cours de mise en œuvre avec un groupe multisectoriel (Organisation Mondiale de la Santé, 2022). Mais des progrès restent à faire, notamment pour renforcer la surveillance nationale, le lien avec le secteur animal et l'environnement, ainsi que la collecte de données sur la consommation d'antibiotiques.

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Akuele Siliadin, doctorante à l'Université de Lomé, présentant ses travaux de la semaine de sensibilisation contre les résistances antimicrobiennes au Togo - 22 novembre 2025

Trouver une réponse collective 

À l'issue de la semaine de sensibilisation dans le pays, les spécialistes appellent à une réponse collective afin de freiner l'impact futur de la RAM sur les coûts de santé, la productivité économique et la sécurité sanitaire des ménages. La question reste importante, alors que l'Afrique a la plus forte mortalité liée à la résistance, avec une estimation de 23,7 décès pour 100 000 habitants (gavi.org, 2023). 

Les travaux de Siliadin Akuele sur les pigeons urbains, qui passent inaperçus et ont été choisis pour leur haut potentiel migratoire, soulignent l'urgence d'agir à tous les niveaux.

Ayi Renaud Dossavi

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