Le dérèglement climatique comme point de départ entrepreneurial
En 2020, une sécheresse tardive détruit les cultures de tomates de la famille Ahama dans la commune de NOEPE. Face à cette perte, le Dr Ahama Kplolali, physiologiste et bio-technologiste végétale, est missionnée par son père de trouver une solution agricole indépendante des aléas climatiques.
"Il nous a demandé de nous pencher sur ce problème, de trouver une culture intéressante qui ne serait pas dépendante des saisons et de la pluie", explique la cofondatrice d'Aquaponie du Togo. C’est cette recherche, raconte-on, qui va l’orienter vers les technologies hors-sol, et plus spécifiquement vers l'aquaponie, un système combinant aquaculture et hydroponie.
Un binôme scientifique face à une technologie émergente

Ahama Kplolali sollicite alors Kokoevi Agbevenou, sa promotionnaire à la Faculté des Sciences de l'Université de Lomé, devenue experte en biosciences végétales après un master en France avec spécialisation en microbiologie et agrobioscience. "On a adhéré très vite au projet vu l'importance de cette technologie", relate Kokoevi. A l’époque, l'aquaponie était encore une innovation relativement peu documentée, même à l'échelle internationale.
Les deux chercheuses consacrent trois années à l'étude du concept avant sa concrétisation. "On a commencé de zéro en fait, il n'y avait pas beaucoup de choses dessus", souligne Kokoevi. Le principe technique repose sur un écosystème en circuit fermé où les déjections des poissons servent d’engrais naturel pour les végétaux, lesquels filtrent l'eau avant de la restituer aux bassins piscicoles.
Un prototype opérationnel financé sur fonds propres
En novembre 2023, Aquaponie du Togo installe son premier système fonctionnel sur une surface de 40 m² à Adidogomé-Yokoe, quartier de Lomé. Le financement provient de trois sources : les économies personnelles des fondatrices, un appui de l'ONG française KYNAROU, et un soutien de la société Apromafriq Pharma.
Le prototype démontre sa viabilité commerciale selon un modèle de circuit court.
"Les gens viennent acheter directement chez nous", indique Agbevenou. La demande précède même la production disponible, se réjouit-on, tant pour le poisson que pour les légumes cultivés. Cette validation de marché encourage les entrepreneures à envisager un passage à l'échelle industrielle.
Trois services sont offerts : produire et vendre du poisson et des légumes, concevoir et installer des Kits aquaponiques, et former à la technique.
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Une reconnaissance internationale au Forum Blue Invest

En Octobre 2025, Aquaponie du Togo présente son projet de ferme commerciale de 3000 m² lors du Forum Blue Invest Forum organisé à Lomé par l'Union européenne (UE). L'initiative togolaise se distingue dans la catégorie aquaculture et remporte le prix du meilleur pitch.
"J'ai été la seule sélectionnée au Togo", précise Ahama Kplolali qui représentait alors l’entreprise pour laquelle l’ensemble de l'initiative et le programme de formation qui précédait la rencontre, "ont ouvert des portes”. “ça nous a donné de la crédibilité. Les gens se sont rendu compte que ce n'était pas de l'amusement, c'était du sérieux, que ça apportait vraiment des solutions.", ajoute la chercheuse et entrepreneure.
Cette reconnaissance attire l'attention d'acteurs institutionnels notamment du ministère de tutelle…
Des obstacles structurels persistants
Malgré ces avancées, le passage du prototype à la ferme commerciale se heurte à plusieurs contraintes. Le financement reste le défi principal. "Nous continuons toujours à nous battre pour trouver des financements, des partenariats et l'accompagnement technique pour mettre en route ce projet de ferme aquaponique commerciale de 3000 m²", résume Ahama Kplolali.
L'accès au foncier urbain est un autre frein. À Lomé, la pression immobilière et le coût des terrains compliquent l'identification d'espaces adaptés à une installation aquaponique d'envergure. Les fondatrices recherchent un site capable d'accueillir leurs infrastructures tout en maintenant la logique de proximité avec les consommateurs urbains.

Le contexte réglementaire vient du reste ajouter une couche de complexité. L'aquaponie, technologie hybride entre agriculture et aquaculture, s'insère difficilement dans les cadres normatifs existants. "Il faut que les autorités comprennent cette technologie pour mieux l'encadrer", fait observer Kokoevi.
Enfin, un défi logistique est posé par l’approvisionnement en intrants spécialisés. Certains équipements et matériaux nécessaires à l'aquaponie ne sont pas disponibles localement, ce qui appelle naturellement à des importations qui alourdissent l’investissement initial.
Une stratégie d'expansion régionale
Au-delà du projet loméen, Aquaponie du Togo ambitionne un déploiement plus large. "On envisage non seulement d'aller dans les régions du Togo, mais aussi de s'installer dans la sous-région, on peut commencer par le Bénin ou le Burkina", l’une des co-fondatrices, avec en ligne de mire des territoires confrontés à des défis climatiques similaires.

Cette vision s'accompagne d'une dimension éducative. Les entrepreneures prévoient des sessions de sensibilisation dans les écoles togolaises. "Il faut que nos enfants au Togo soient au parfum de cette technologie innovante pour l'agriculture et qui répond vraiment aux défis climatiques auxquels nous faisons face", argumente Kokoevi.
Le modèle économique envisagé combine production commerciale et transfert de technologie. L'objectif est de rendre l'aquaponie accessible aux ménages urbains tout en développant une offre de produits frais et biologiques via les circuits courts.
Appel aux partenaires financiers et institutionnels
« Il ne faudrait pas que ça s'arrête là. On appelle vraiment toutes les structures, les institutions publiques, les ONG, même le gouvernement afin de nous soutenir pour que le projet puisse voir le jour", affirme Ahama Kplolali, alors que les deux cofondatrices formulent un appel direct à l’endroit des institutions publiques, ONG et investisseurs privés.
La dimension symbolique du projet ne leur échappe d’ailleurs pas. "Nous sommes deux femmes entrepreneures dans le secteur vert", rappelle Ahama Kplolali, dans un écosystème entrepreneurial où les initiatives féminines dans l'agritech demeurent minoritaires.
Les besoins financiers, non chiffrés publiquement, concernent l'infrastructure de base : serres, bassins piscicoles, systèmes de filtration, dispositifs de contrôle climatique et installations hydrauliques. L'investissement doit également couvrir le fonds de roulement initial nécessaire au cycle de production avant les premières ventes.
Perspectives et enjeux de développement
Le modèle aquaponique développé par l'entreprise togolaise s'inscrit dans une tendance globale de recherche d'alternatives agricoles face aux contraintes climatiques. En Afrique de l'Ouest, où la variabilité pluviométrique affecte la sécurité alimentaire, ces systèmes présentent un potentiel d'adaptation significatif, selon les promotrices.
L'avantage concurrentiel repose sur plusieurs facteurs : économie d'eau estimée à 90% par rapport à l'agriculture conventionnelle, production toute l'année indépendante des saisons, absence de pesticides chimiques, et optimisation de l'espace dans des contextes urbains denses.
Ceci étant, la réussite commerciale dépendra de la capacité d'Aquaponie du Togo à structurer sa chaîne d'approvisionnement, à standardiser ses processus de production, et à construire une marque reconnue sur le marché togolais. Il faudra également relever le défi de la formation d’un personnel qualifié pour opérer les installations techniques, à côté d’une constellation grandissante d’utilisateurs privés.
"Ce n'est pas un modèle impossible, c'est vraiment possible et nous savons où nous allons", conclut Dr Ahama Kplolali. Les prochains mois détermineront si cette conviction scientifique trouvera les relais financiers et institutionnels nécessaires à sa traduction industrielle dans la capitale togolaise.
Ayi Renaud Dossavi