Au Togo, quand l'entrepreneuriat féminin monte en puissance

Gouvernance économique
mercredi, 06 septembre 2023 17:41
Au Togo, quand l'entrepreneuriat féminin monte en puissance

(Togo First) - Au cœur de Lomé, le grand marché d'Assigamé est plus qu'un simple lieu de commerce. C'est un microcosme de l'économie togolaise, lieu où opportunités et défis s'entrelacent. Des senteurs d'épices aux étals de tissus, chaque coin raconte l’histoire d’un certain entrepreneuriat féminin. Tout comme Assigamé, les artères de la ville des Nana Benz sont aujourd'hui émaillées de boutiques, d'entreprises et de stands créés ou gérés par des femmes. Qu'il s'agisse de l'agro-alimentaire, des produits de beauté, de l'habillement, de l'événementiel, du numérique ou du commerce en général, les femmes sont de plus en plus présentes partout où la richesse est créée et distribuée.

Cette visibilité croissante dans le paysage entrepreneurial de Lomé n'est pas un hasard. Elle est le résultat de plusieurs années de réformes ciblées visant à encourager l'entrepreneuriat féminin, soutiennent les autorités togolaises. "Les efforts et reformes économiques opérées depuis quelques  années, notamment dans le climat des affaires, l’appui aux jeunes, ou la mesure des 40% de commande publique aux jeunes et aux femmes ont été un catalyseur pour l'entrepreneuriat féminin," justifie Sandra Johnson, Ministre secrétaire générale de la Présidence en charge de la cellule climat des affaires. Mais, l'augmentation notable de la présence féminine dans le monde entrepreneurial n'est pas seulement le fruit des initiatives gouvernementales, soulignent des observateurs.  “Il faut y associer aussi une diminution des contraintes sociales, un changement progressif dans la mentalité collective, l’amélioration de l’éducation des femmes et une économie de plus en plus dynamique”, mentionne un consultant en Conseil d'entreprise-Assistance, basé à Lomé. 

Qu’importe ! En arpentant les artères de Lomé, “on sent ce vent de changement”. “Les  femmes ne sont plus seulement des vendeuses; elles deviennent de plus en plus des propriétaires, des actionnaires et des associées dans divers types d'entreprises”, raconte un autre spécialiste de la gestion d’entreprise, qui dirige son propre cabinet comptable.  

Et les chiffres parlent. Des données du CFE (Centre de Formalités des Entreprises) montrent que le nombre de femmes propriétaires d'entreprises individuelles au Togo a augmenté de 24,18% entre 2018 et 2022, contre seulement 6,89% chez les hommes. Le chiffre est encore plus impressionnant pour les SARL, où l'augmentation est de 114,8%. "Nous avons réduit les coûts et les délais de création d'entreprise, sauté le verrou du capital minimum,  et modernisé l'administration fiscale. C'est l'effet cumulatif de ces petites mais significatives étapes qui a contribué à cette montée en puissance," ajoute Sandra Johnson. Et là encore, on ne parle pas du secteur informel où la présence des femmes est encore plus marquée. 

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Les visages de la révolution

Aïssatou, une créatrice de mode, est un de ces visages. "Avant, les procédures étaient tellement compliquées. Mais maintenant, créer une entreprise se fait facilement, les choses se digitalisent, ce qui me permet de me concentrer sur ce que je fais de mieux : créer," se rejouit-elle, tout en arrangeant ses créations.

À quelques mètres de là, Kafui, une entrepreneure engagée dans la transformation agricole, partage un sentiment similaire. Spécialisée dans la production de jus de fruits bio, elle tente “maintenant d’étendre” son “business”. 

Kpémissi Solim à la tête de Fruits of Africa basée à Lomé a, quant à elle, bénéficié d’un financement du PNUD.  Pour cette entrepreneure qui est dans la transformation, cet apport financier servira à “ériger une nouvelle infrastructure, à investir dans un séchoir en inox plus résilient et à élargir son effectif, passant de 12 à 20 collaborateurs”.

Dans l'écosystème entrepreneurial du Togo, elles sont nombreuses ses figures emblématiques qui se distinguent et  donnent du sens au rêve de l’initiative feminine : Nadiaka, Mablé Agbodan, Vincenzia Meyer, la regrettée Dédé Rose Creppy, l'une des dernières "Nana Benz", Maryse Adotevi, qui occupe actuellement le poste de Managing Partner chez Deloitte Togo,  ou  Amina Azia Ouro-Agoro de Minagro…

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En pole position

Cette tendance à “l’épanouissement féminin” prend une ampleur particulière lorsque l'on mesure le progrès des femmes au Togo en regard des statistiques à l'échelle du continent africain. Selon l'indice Femmes, Entreprises et Droit de la Banque mondiale, le Togo se hisse à la 7e place sur le continent. Il n’est devancé que par des nations comme l'île Maurice, l'Afrique du Sud, le Zimbabwe, le Cap Vert, la Tanzanie et la Namibie.

Dans le cadre plus spécifique de l'Afrique de l'Ouest, le Togo est un leader régional, se positionnant comme la deuxième nation la plus engagée en faveur de l'égalité des chances entre hommes et femmes, juste derrière le Cap Vert.

"Ces résultats ne sont pas qu'un simple écho de nos efforts, mais bien le reflet d'une réalité en pleine transformation. Les réformes initiées visent à créer un environnement dans lequel les femmes peuvent non seulement créer des entreprises, mais également accéder aux ressources financières nécessaires pour les développer, et surtout s’épanouir" précise Sandra Johnson.

Une économie en pleine croissance

Alors que l’économie togolaise devrait connaître une croissance de 6,6% en 2023, les femmes prennent de plus en plus de place dans cette dynamique. "Les femmes sont celles qui se chargent des ménages; une croissance dans leurs activités est forcément signe que nos populations se porteront de mieux en mieux. Nous sommes certains que c'est le curseur pour parvenir à un développement harmonieux," souligne une autorité locale. Justifiant l’impact des réformes initiées au niveau gouvernemental sur l'augmentation du nombre de femmes entrepreneures. 

Alors que l'élan entrepreneurial est indéniable, un autre indicateur mérite une attention particulière : le financement. Selon les données récentes de l'Association des Banques et Etablissements Financiers du Togo (ABEFT), les montants moyens des prêts accordés aux femmes sont souvent supérieurs à ceux accordés aux hommes. “Ce n'est pas une mince affaire, surtout dans un contexte où l'accès au financement est souvent cité comme un obstacle majeur à l'entrepreneuriat féminin”, fait remarquer un banquier togolais contacté par Togo First.  

Cette tendance démontre non seulement un niveau de confiance accru des institutions financières envers les entrepreneures, mais aussi un changement progressif dans la dynamique de genre en matière de financement.

"Ce n'est pas un hasard si les montants des prêts accordés aux femmes sont en moyenne plus élevés," assure notre banquier, poursuivant que les statistiques montrent qu’elles “remboursent beaucoup plus que les hommes”. Une donnée que Togo First a pu confirmer également en compilant les données de l'Association des Banques et Etablissements Financiers du Togo (ABEFT). 

Pour Sandra Johnson, "cela reflète la confiance croissante dans le potentiel entrepreneurial des femmes et leur capacité à rembourser ces prêts, ce qui est un signe extrêmement positif pour l'avenir de l'économie togolaise."

Malgré cette dynamique positive en faveur des femmes, le chemin est encore long à parcourir pour combler les  disparités entre hommes et femmes. Les femmes restent encore minoritaires dans la création d'entreprises. 

Par exemple, en 2022, le nombre de propriétaires masculins de nouvelles entreprises individuelles s'élevait à 5 691 contre 2 717 pour les femmes. De même, en ce qui concerne les SARL, on comptait 4 107 nouveaux propriétaires masculins contre 1 074 propriétaires féminins. De plus, il existe encore des secteurs où la présence féminine est quasi-absente, comme la technologie et la construction. Ces statistiques rappellent que, malgré les avancées notables, un travail reste à faire pour atteindre une véritable parité entre hommes et femmes dans l'entrepreneuriat au Togo.

Mais comme le souligne Sandra Johnson, "Nous devons continuer à encourager les femmes à prendre plus de responsabilités, à devenir actionnaires ou associées." 

Fiacre E. Kakpo

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