« La professionnalisation des marchés publics est la réforme la plus importante pour renforcer l’intégrité », selon Adu-Gyamfi Abunyewa de la Banque mondiale

Gouvernance économique
mercredi, 24 juin 2026 08:40
« La professionnalisation des marchés publics est la réforme la plus importante pour renforcer l’intégrité », selon Adu-Gyamfi Abunyewa de la Banque mondiale

(Togo First) - Alors que le Togo accélère ses investissements publics pour soutenir sa transformation économique, les enjeux liés à la gouvernance, à la transparence et à l’efficacité des dépenses publiques prennent une importance croissante. En marge d’un atelier consacré aux marchés publics en début de semaine, Adu-Gyamfi Abunyewa, Directeur sectoriel de la passation des marchés pour l’Afrique de l’Ouest au Groupe de la Banque mondiale, revient sur les principaux risques associés au financement du développement, l’évolution des pratiques de corruption dans la région, ainsi que les réformes prioritaires pour améliorer la performance des projets publics.

TF : Le Togo accélère ses investissements publics pour soutenir son agenda de développement. Quels sont les principaux défis de gouvernance et de gestion fiduciaire qui accompagnent généralement cette dynamique ?

Adu-Gyamfi Abunyewa : L’accélération du développement offre de nombreuses opportunités, mais elle comporte aussi des risques. Le premier défi concerne les capacités techniques. Lorsqu’un pays ne dispose pas de suffisamment de professionnels qualifiés pour préparer les dossiers d’appel d’offres ou conduire les procédures de passation de marchés, des risques importants apparaissent dès le départ.

Le deuxième enjeu est celui de la planification. Avant de lancer un projet d’infrastructure, il faut réaliser des études solides, comprendre le marché et vérifier que les entreprises disposent des compétences nécessaires. Beaucoup de projets rencontrent des difficultés parce que la préparation initiale a été insuffisante.

La gouvernance et la redevabilité constituent également des facteurs essentiels. Lorsque les mécanismes de contrôle sont faibles, les risques de corruption augmentent et la qualité des ouvrages peut en souffrir.

Enfin, la gestion des contrats est déterminante. Attribuer un marché ne suffit pas. Il faut suivre son exécution, contrôler les risques et s’assurer que les engagements pris sont effectivement respectés.

« La gouvernance, la préparation des projets et la qualité de la gestion des contrats déterminent largement le succès ou l’échec des investissements publics. » Adu-Gyamfi Abunyewa

TF : Le Togo a-t-il engagé des actions pour répondre à ces défis ?

Adu-Gyamfi Abunyewa : Oui. Je tiens d’abord à saluer les efforts du gouvernement togolais. Plusieurs avancées sont visibles.

La première concerne le renforcement des institutions de contrôle et de régulation. Des structures comme l’Autorité de régulation de la commande publique (ARCOP, anciennement ARMP) disposent aujourd’hui d’un mandat clair, de mécanismes de contrôle et de procédures de recours.

Deuxièmement, le gouvernement investit dans la professionnalisation des acteurs de la commande publique à travers des formations, des référentiels éthiques et un accompagnement technique.

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Enfin, le développement d’un système de passation électronique des marchés constitue une avancée importante. La digitalisation réduit les interactions directes, améliore la traçabilité des opérations et facilite les contrôles.

« La digitalisation des marchés publics améliore la transparence, réduit les interactions directes et renforce la traçabilité des opérations. » Adu-Gyamfi Abunyewa

TF : Observez-vous une évolution des risques de fraude et de corruption dans les projets de développement en Afrique de l’Ouest ?

Adu-Gyamfi Abunyewa : La corruption existe partout dans le monde. Ce qui change aujourd’hui, c’est son niveau de sophistication.

L’un des principaux risques est la collusion entre soumissionnaires ou entre des entreprises et certains acteurs impliqués dans le processus de passation des marchés. Ces pratiques sont parfois difficiles à détecter.

Nous observons également des cas de manipulation des spécifications techniques afin de favoriser un candidat particulier. C’est un risque majeur.

Les tentatives d’influence sur les procédures demeurent aussi fréquentes, notamment pour les contrats à forte valeur financière.

Enfin, la phase d’exécution des contrats reste particulièrement sensible. Même lorsque l’attribution du marché s’est déroulée correctement, certains prestataires peuvent être tentés de réduire la qualité des travaux pour augmenter leurs marges.

« La corruption n’a pas disparu ; elle est devenue plus sophistiquée, notamment à travers la collusion et la manipulation des spécifications techniques. » Adu-Gyamfi Abunyewa

TF : Les procédures de passation des marchés sont parfois perçues comme longues et complexes. Comment trouver le bon équilibre entre contrôle et rapidité d’exécution ?

Adu-Gyamfi Abunyewa : La conformité n’est pas une fin en soi. L’objectif final reste la réalisation de résultats concrets pour les populations.

Les procédures sont nécessaires pour protéger les ressources publiques et limiter les risques de fraude. Mais elles doivent être adaptées au niveau de risque de chaque projet.

La clé réside dans une bonne préparation en amont, une analyse rigoureuse des risques, un dialogue avec le marché et une délégation appropriée des responsabilités. Tous les dossiers n’ont pas besoin d’être validés au plus haut niveau de l’État.

« La conformité n’est pas une fin en soi ; l’objectif reste d’obtenir des résultats concrets pour les populations. » Adu-Gyamfi Abunyewa

TF : Les entreprises locales estiment souvent que les procédures financées par les bailleurs sont assez complexes. Comment renforcer leur participation à ces procédures ?

Adu-Gyamfi Abunyewa : Nous devons simplifier les procédures lorsque cela est possible, particulièrement pour les marchés nationaux.

Les entreprises locales doivent aussi renforcer progressivement leurs capacités. Elles peuvent commencer par des marchés de taille modeste ou intervenir comme sous-traitants afin d’acquérir de l’expérience.

L’accès au financement constitue également un enjeu majeur. De nombreuses entreprises remportent des marchés mais manquent de ressources pour démarrer les travaux.

Enfin, la formation continue reste essentielle. Le développement des compétences est indispensable pour permettre aux entreprises nationales de participer à des projets de plus grande envergure.

« L’accès au financement et le renforcement des capacités restent les principaux leviers pour accroître la participation des entreprises locales. » Adu-Gyamfi Abunyewa

TF : Dans un contexte de contraintes budgétaires croissantes, comment le Groupe de la Banque mondiale évalue-t-il le rapport qualité-prix des projets qu’il finance ?

Adu-Gyamfi Abunyewa : Le rapport qualité-prix est au cœur de notre approche.

Pendant longtemps, les marchés publics ont été associés à la recherche du coût le plus faible. Pourtant, le moins-disant n’offre pas toujours la meilleure solution.

Nous examinons la qualité des propositions, la capacité technique et financière des entreprises, ainsi que le coût sur l’ensemble du cycle de vie de l’ouvrage.

Une infrastructure plus coûteuse au départ peut s’avérer plus économique sur le long terme si elle nécessite moins d’entretien et offre une meilleure durabilité.

Nous prenons également en compte les délais d’exécution, la gestion des risques et les performances passées des entreprises.

« Le moins-disant n’est pas toujours la meilleure option ; la qualité et la durabilité doivent guider les choix d’investissement. » Adu-Gyamfi Abunyewa

TF : Si vous deviez identifier une réforme prioritaire pour renforcer l’intégrité des projets de développement en Afrique de l’Ouest, laquelle choisiriez-vous ?

Adu-Gyamfi Abunyewa : La professionnalisation des marchés publics.

Dans de nombreux pays, les agents chargés des achats publics ne relèvent pas d’une profession structurée avec des exigences de qualification, de déontologie et de responsabilité.

À l’image des experts-comptables, les professionnels de la commande publique devraient être soumis à des normes éthiques, à des exigences de compétences et à des mécanismes de certification.

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Lorsque les individus savent qu’ils peuvent perdre leur agrément en cas de manquement, ils sont davantage incités à respecter les règles. C’est probablement la réforme la plus importante pour améliorer durablement la gouvernance des marchés publics.

« La professionnalisation des marchés publics est probablement la réforme la plus importante pour améliorer durablement la gouvernance et l’intégrité des projets de développement. » Adu-Gyamfi Abunyewa

Adu-Gyamfi Abunyewa : Deuxièmement, vous disposez des connaissances nécessaires et vous savez ce que vous faites. Troisièmement, vous pouvez perdre votre licence ou votre accréditation. Cela constitue une forte motivation pour agir avec prudence et faire ce qui est juste.

La passation des marchés publics doit devenir une véritable profession. Les acteurs doivent savoir qu'ils sont tenus par des exigences de compétences. Il faut posséder les compétences, les connaissances et l'expérience nécessaires pour gérer certains types spécifiques de marchés publics.

Lorsque ces conditions sont réunies et que la passation des marchés est reconnue comme une profession à part entière, les acteurs deviennent plus vigilants. Même lorsqu'ils reçoivent des instructions les poussant à agir de manière inappropriée, ils peuvent se dire : « C'est ma profession, je ne peux pas perdre ma licence, je dois faire ce qui est juste. »

C'est exactement ce qui se passe avec les experts-comptables. Si vous demandez à un expert-comptable de détourner de l'argent ou de commettre une irrégularité, il sera prudent parce qu'il sait qu'il risque de perdre son accréditation professionnelle.

C'est pourquoi la professionnalisation est l'une des principales réformes que je recommande.

« La passation des marchés publics doit devenir une véritable profession, avec des exigences de compétences, d'éthique et des mécanismes de sanction pouvant aller jusqu'au retrait de l'accréditation. » Adu-Gyamfi Abunyewa

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TF : Le Program-for-Results (PforR) a-t-il déjà été mis en œuvre au Togo et quelles leçons peut-on tirer de son application ?

Adu-Gyamfi Abunyewa : La principale leçon est que le financement basé sur les résultats (PforR) permet au Groupe de la Banque mondiale de travailler avec le gouvernement pour renforcer durablement les systèmes nationaux.

À mesure que les projets sont mis en œuvre, nous identifions les difficultés rencontrées et les portons à l'attention des autorités afin qu'elles soient corrigées non seulement pour le projet concerné, mais aussi pour l'ensemble du système public.

L'un des principaux défis observés concerne les capacités institutionnelles. Le PforR permet justement de soutenir le renforcement des capacités des administrations.

Nous examinons également le cadre documentaire et juridique. Lorsque certaines dispositions nécessitent d'être améliorées, le mécanisme ouvre un dialogue avec le gouvernement afin de les renforcer.

Les procédures administratives et les mécanismes de prise de décision sont également analysés. Les enseignements tirés servent ensuite à formuler des recommandations pour améliorer le fonctionnement de l'administration.

Le programme permet par ailleurs d'identifier les systèmes essentiels qui font défaut. Par exemple, le système de passation électronique des marchés n'existait pas auparavant. Grâce au PforR, son développement est aujourd'hui engagé.

De même, des systèmes de suivi-évaluation sont progressivement mis en place afin de permettre au gouvernement de mieux suivre ses actions, mesurer les résultats obtenus et évaluer leur impact sur les populations.

Toutes ces améliorations sont progressivement identifiées et mises en œuvre au fur et à mesure de l'exécution du programme.

« Le PforR permet d'identifier les faiblesses des systèmes publics et de les corriger durablement au bénéfice de l'ensemble de l'administration, et non d'un seul projet. » Adu-Gyamfi Abunyewa

Interview réalisée par S. A

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