(Togo First) - En marge d'une conférence régionale sur la nutrition infantile réunissant 22 pays à Lomé, une visite de terrain dans la préfecture de Vo, le 12 mai 2026, a mis en lumière un projet pilote qui ambitionne de regrouper nutrition, vaccination, stimulation précoce et état civil en un dispositif unique piloté par les communes.
Un constat de fragmentation
Au Togo, environ deux enfants sur dix de moins de cinq ans souffrent de malnutrition chronique. Chaque année, 1100 femmes et 16 496 enfants de moins de cinq ans meurent, dont 6530 nouveau-nés. Ces chiffres, que l’UNICEF qualifie de résultat direct de la fragmentation des interventions, ont conduit la Direction régionale de la Santé maritime à initier une réponse structurée dans la préfecture de Vo.
« Nous sommes actuellement en train de déployer la première phase d'un modèle qu'on appelle modèle intégré d'offres de soins et services sociaux de base pour la santé et le développement de l'enfant depuis son premier habitat, qui est le ventre de sa maman, jusqu'au préscolaire », a déclaré le Dr Agbetiafa, directeur régional de la Santé maritime, lors de la visite à Akoumapé le 12 mai 2026. Ce médecin pédiatre et expert en informatique médicale est le maître d'œuvre du dispositif, déployé depuis février 2026 dans les quatre communes de la préfecture de Vo.

Un paquet de services en un seul lieu
Le projet communautaire, appuyé par une variété de partenaires comme l'UNICEF Togo, l'OMS et l'UNFPA, couvre les 2000 premiers jours de vie de l’enfant. Il réunit en un seul continuum la santé maternelle et infantile, la nutrition, la vaccination, la stimulation précoce, l'enregistrement des naissances et l'accompagnement au préscolaire. Les centres de santé, les jardins d'enfants et les services d'état civil de la préfecture de Vo constituent les lieux d'opérationnalisation.

Pour la représentante de l'UNICEF au Togo, Erina Dia, qui a ouvert la séance d'orientation du projet, la logique est indiscutable. « On ne peut pas prendre les interventions en silo parce que l'enfant, c'est un tout. Il a besoin d'une approche intégrée, il a besoin de plusieurs secteurs, de plusieurs interventions qui viennent répondre à ses besoins holistiques », a-t-elle déclaré le 12 mai 2026. Dans un contexte de contrainte budgétaire, il s’agit ainsi de « faire mieux avec moins ».
La nutrition, du ménage à l'école
La dimension nutritionnelle se déploie selon quatre niveaux : le ménage, la communauté, le centre de santé et le préscolaire. Au niveau du foyer, les parents sont formés à la composition de repas équilibrés avec les ressources disponibles localement. « Avec 500 francs, soit moins d'un euro, on peut préparer un plat équilibré », illustre le Dr Agbetiafa, précisant que cette compétence est désormais présente dans de nombreux ménages couverts par le modèle.
Au centre de santé d'Akoumapé, Sabari Larba, sage-femme responsable de la maternité du CMS, décrit les séances de démonstration culinaire organisées pour les mères. « Nous faisons la bouillie enrichie qui est composée de maïs, de soja et de moringa, parce que c'est ce que nous avons ici », explique-t-elle, précisant que les femmes apprennent à mesurer, trier, sécher et torréfier les ingrédients avant de préparer la farine. Le lait maternel exclusif est recommandé jusqu'à six mois, avant l'introduction de cette bouillie enrichie.
Le volet communautaire mobilise des agents de santé et des groupes de femmes organisés qui relaient l'éducation nutritionnelle dans les quartiers. Le Dr Agbetiafa y voit également un levier d'autonomisation économique : « Quand une femme sait préparer le lait de soja, la bière de soja et d'autres produits, elle crée ainsi son activité génératrice de revenus », indique l’expert.
La digitalisation comme accélérateur
L'un des éléments distinctifs du modèle est l'application « Naissance Kéva », plateforme numérique qui relie les maternités aux services d'état civil pour accélérer l'établissement des actes de naissance. La saisie des données du nouveau-né à la maternité permet à la mairie d'accéder, après validation du responsable de la formation sanitaire, aux informations nécessaires pour que les parents « puissent avoir accès à sa pièce de naissance en un temps record ».
Kanyaya Dacha, assistant d'hygiène d'État et responsable du service de vaccination du CMS d'Akoumapé, souligne l'effet concret sur la fréquentation. Depuis l'aménagement de la salle de vaccination et l'amélioration de l'ambiance d'accueil, le nombre de passages a sensiblement augmenté. « L'ambiance qui règne maintenant fait qu'elles se sentent à l'aise, elles ont un peu de patience jusqu'à ce que le travail puisse se faire », observe-t-il. L'application assure également le rappel des rendez-vous de vaccination pour éviter les pertes de vue.
Un pilotage communal

La gouvernance du modèle repose sur les élus locaux. Maires et préfets ont été associés dès le lancement, indique-t-on. Des assemblées générales de restitution, présidées par les préfets, réunissent également les associations de femmes, les leaders traditionnels et les jeunes.
La certification des centres de santé les plus performants, conditionnée à l'atteinte d'au moins 80 % des critères requis, est prévue par le ministère de la Santé. Pour l’ensemble de la préfecture, le seuil de certification exige que 90 % des enfants nés dans les centres disposent d'un document d'état civil dans les huit jours suivant la naissance.
L'enjeu du passage à l'échelle
Pour Driss Zinédine, directeur sectoriel Santé, Nutrition et Population pour l'Afrique de l'Ouest et du Centre à la Banque mondiale, l'enjeu dépasse le périmètre togolais. « Si une population n'est pas bien nourrie, s'il n'y a pas le développement de la petite enfance, il n'y a pas de bon futur pour le développement du pays », a-t-il déclaré en marge de la conférence régionale.
La Banque mondiale soutient du reste diverses initiatives pour améliorer l’alimentation des enfants au Togo, comme le projet des cantines scolaires qui, depuis leur lancement en 2008, ont permis d’offrir plus de 75 millions de repas chauds servis dans les écoles primaires publiques, au profit des jeunes apprenants vulnérables.
Le Dr Agbetiafa fixe la trajectoire : couvrir d'abord l'ensemble de la préfecture, puis l'étendre à la région Maritime, avant d'envisager une généralisation nationale.
« On a forcément besoin de partenaires. Sans les partenaires, ça va être compliqué », reconnaît-il, tout en soulignant que l'UNICEF, l'OMS, la Banque mondiale et plusieurs autres partenaires sont déjà engagés dans la démarche.
La conférence régionale de Lomé, qui réunissait quelque 22 pays d'Afrique de l'Ouest et du Centre, a fourni le cadre politique pour que ce modèle soit discuté à l'échelle sous-régionale. La question posée à Akoumapé est celle que se posent désormais ces pays : peut-on reproduire une telle architecture là où les programmes verticaux ont montré leurs limites ?
Ayi Renaud Dossavi
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