(Togo First) - Rencontré en marge de la Conférence régionale sur la Nutrition et la Petite Enfance d'Afrique de l'Ouest et du Centre, qui s'est tenue à Lomé du 11 au 13 mai 2026, Gordon Jonathan Lewis, directeur régional adjoint du Fonds des Nations Unies pour l'enfance, représentait le directeur régional Gilles Fagninou. Il a répondu à nos questions sur les réalités du terrain, les freins persistants et la situation spécifique du Togo.
TF : La région Afrique de l'Ouest et du Centre concentre un tiers de la mortalité mondiale des enfants de moins de cinq ans. Concrètement, qu'est-ce que cela signifie pour un enfant dans un village du Sahel ou du Golfe de Guinée ?
Gordon Jonathan LEWIS : Derrière les chiffres, il y a des enfants qui grandissent avec la faim, la fatigue et parfois le silence. Un enfant malnutri tombe fréquemment malade, a moins d'énergie pour jouer ou apprendre, ne grandit pas bien, et ses résultats scolaires sont compromis. Parfois, il parcourt plusieurs kilomètres avec sa mère pour accéder à un centre de santé. Mais la malnutrition ne touche pas uniquement l'enfant. Une mère qui doit interrompre ses activités pour s'occuper d'un enfant malade perd des revenus. Des enfants qui grandissent avec des retards de développement auront plus de difficultés à l'école, puis à accéder à des emplois qualifiés. À grande échelle, cela freine la productivité et fragilise le développement économique des pays.
TF : On entend souvent parler de retard de croissance, de malnutrition aiguë, de dénutrition. Quelle est la distinction ?
GJL : La dénutrition est le terme le plus large et désigne l'ensemble des carences alimentaires affectant la santé et le développement de l'enfant. Le retard de croissance et la malnutrition aiguë en sont deux manifestations. Le retard de croissance, ou malnutrition chronique, survient quand un enfant a manqué pendant longtemps d'une alimentation saine et de soins appropriés. Il affecte aussi le développement du cerveau. La malnutrition aiguë, elle, est une urgence : l'enfant perd rapidement du poids, devient extrêmement fragile et risque de mourir sans traitement rapide. Ces deux situations appellent des réponses très différentes.

TF : Qu'est-ce qui freine réellement les progrès dans la lutte contre le retard de croissance ?
GJL : La malnutrition n'est jamais seulement une question d'alimentation. Elle est liée à la pauvreté, à l'accès limité aux soins, aux conflits, aux déplacements de population, au changement climatique, au manque d'eau potable, à l'absence de protection sociale. Et surtout, beaucoup d'enfants ne bénéficient pas encore d'une approche intégrée durant leurs premières années de vie. Un enfant a besoin à la fois d'une alimentation adéquate, de soins de santé, de stimulation, d'affection et d'un environnement protecteur. Lorsque les pays investissent simultanément dans la nutrition, la santé, l'eau-hygiène-assainissement, l'éducation préscolaire et l'accompagnement parental, les résultats sont beaucoup plus durables.
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TF : Comment fait-on évoluer des pratiques alimentaires profondément ancrées dans les communautés ?
GJL : Le changement de comportement ne se décrète pas. Il se construit avec les communautés. Les familles changent plus facilement leurs pratiques lorsqu'elles comprennent concrètement les bénéfices pour leurs enfants et lorsqu'elles se sentent respectées dans leurs réalités culturelles et économiques. Parfois, les ménages savent ce qu'il faut donner à leurs enfants, mais n'ont pas accès aux aliments à haute valeur nutritive. C'est pourquoi l'UNICEF a lancé l'initiative "First Foods" pour améliorer la disponibilité et l'accessibilité des aliments de complément de qualité. Nous insistons également davantage aujourd'hui sur la stimulation précoce : parler à un enfant, jouer avec lui, répondre à ses émotions. Ce sont des gestes simples mais essentiels pour le développement du cerveau.
TF : Quelle est votre lecture de la situation au Togo ?
GJL : Le Togo a réalisé des progrès encourageants. Le pays a réduit le retard de croissance de 27,5 % à 23,8 % entre 2014 et 2017, et affiche un taux d'allaitement maternel exclusif parmi les plus élevés de la sous-région, à 64,3 %. Nous observons également une volonté politique forte, avec des réformes importantes dans les domaines de la nutrition, du préscolaire et de la protection de la petite enfance, notamment la validation récente du plan stratégique national multisectoriel de la nutrition 2026-2030. C'est d'ailleurs pour cette raison que l'UNICEF a décerné le prix de Champion de la Petite Enfance au Président du Conseil de la République togolaise. Mais comme dans beaucoup de pays de la région, les défis restent importants pour garantir un accès équitable aux services intégrés, notamment dans les zones les plus vulnérables.
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TF : Quelle est la priorité pour les deux prochaines années au Togo ?
GJL : Accélérer le passage à l'échelle. Cela signifie mettre en place un programme multisectoriel pour coordonner l'ensemble des interventions ciblant les 2000 premiers jours, renforcer les investissements domestiques, étendre les services communautaires. Il faudra aussi développer une industrie locale capable de fournir des aliments thérapeutiques aux enfants, et faire évoluer les curricula universitaires vers une prise en charge holistique de la petite enfance. L'objectif est simple, il s’agit de garantir que chaque enfant, quel que soit son lieu de naissance, bénéficie dès les premières années d'une alimentation adéquate, de soins de qualité et d'un environnement stimulant et protecteur.
Propos recueillis par Ayi Renaud Dossavi.